Mercredi 23 avril 2008
Après le décès de son père, alors que sa mère doit s'éloigner pour parfaire sa formation professionnelle, la petite Tomoko est reçue pour un an chez son oncle et sa tante. Tomoko a douze ans ; à Kobe, son oncle l'attend sur le quai de la gare. Il la serre dans ses bras et la conduit jusqu'à la très belle demeure familiale. Pour Tomoko, tout est ici singulièrement différent. Sa cousine Mina passe ses journées dans les livres, collectionne les boîtes d'allumettes illustrées sur lesquelles elle écrit des histoires minuscules ; un hippopotame nain vit dans le jardin, son oncle a des cheveux châtains, il dirige une usine d'eau minérale et la grand-mère se prénomme Rosa. Au cœur des années soixante-dix, Tomoko va découvrir dans cette maison l'au-delà de son archipel : à travers la littérature étrangère, les récits de Rosa sur son Allemagne natale et la retransmission des Jeux olympiques de Munich à la télévision, c'est un tout autre paysage qui s'offre à elle. La grande romancière japonaise explore dans ce livre, et pour la première fois dans son œuvre, le thème de l'étranger et des origines. En choisissant le prisme des liens de l'enfance, elle inscrit ce roman, comme le précédent, intitulé La formule préférée du professeur, dans un cycle voué à la tendresse et à l'initiation.
L'auteur : Yôko Ogawa est l'une des plus brillantes romancières du Japon d'aujourd'hui. Ses romans sont traduits dans le monde entier. Elle a obtenu les prix les plus prestigieux de son pays.
317 pages Editeur : Actes Sud (11 janvier 2008) Traduction : Rose-Mary Makino-Fayolle Titre original : Mina no koshin
J’ai déjà lu plusieurs nouvelles et romans de Yôko Ogawa (Tristes revanches, Le musée du silence) et j’avais été à la fois envoûtée et repoussée par certains aspects dérangeants de ces récits. On ne les retrouve pas ici, mais quelques thèmes communs apparaissent : l’attirance pour ce qui est bizarre ou différent et l’enrichissement au contact de personnes nouvelles, le goût pour les collections, la recherche de la vérité…
Il s’agit ici d’un roman d’apprentissage, qui se déroule pour la jeune Tomoko, dans les années 1970, pendant une année scolaire qu’elle passe chez sa tante. Rien n’est comme chez elle dans cette grande demeure et elle évolue en particulier au contact de sa cousine Mina, un peu plus jeune qu’elle, qui soigne son asthme dans une salle de bains de lumière, qui se rend à l’école sur le dos d’un hippopotame nain et qui lit des livres qui ne sont pas de son âge… Le personnage de l’oncle, directeur d’une usine de boisson gazeuse, a lui aussi sa part de mystère. Tomoko a beaucoup de tendresse pour sa tante, pour la grand-mère Rosa, née en Allemagne et pour Madame Yoneda, gouvernante sans qui rien ne tournerait rond dans cette maison.
La vie s’écoule sans évènements extraordinaires ou particulièrement dramatiques, mais l’atmosphère poétique et envoûtante de ce roman en fait tout le charme. Une phrase de Tomoko résume bien cette année passée dans la famille de Mina : "Quand je repense à tout cela, je me sens protégée par les heures du passé."
Des extraits :
Maintenant que trente ans ont passé, il n'y a déjà plus trace de la maison. Les deux cycas au feuillage abondant qui en défendaient courageusement l'entrée sont morts et ont été arrachés, le bassin à l'extrémité sud du jardin a été comblé. Le terrain qui est alors passé entre d'autres mains a été divisé, on y a construit un immeuble sans cachet et un foyer pour célibataires d'une société de produits chimiques, tous les deux habités par des inconnus.
Mais c'est justement parce que la réalité est tout autre que mes souvenirs ne peuvent plus être abîmés par qui que ce soit. Dans mon coeur, la maison de mon oncle est toujours là, et les personnes de la famille, celles qui sont mortes comme celles qui sont âgées, y vivent comme autrefois. Chaque fois que je reviens sur mes souvenirs, leurs voix sont encore plus animées, leurs visages souriants sont pleins de chaleur.
« Le prix Nobel de littérature, monsieur Kawabata Yasunari, entre parenthèses soixante-douze ans, s'est suicidé la nuit du 16 en portant un tuyau de gaz à sa bouche, sur son lieu de travail, au troisième étage du Marina Mansion à Zushi. On n'a pas découvert de testament, et beaucoup de gens de son entourage restent pensifs à l'idée de la caude de ce suicide, mais on dit que depuis son opération de l'appendicite le mois dernier, sa santé laissait à désirer... »
Tout le monde était à sa place, à l'écoute de la lecture de Mina. Grand-mère Rosa avait joint les mains sur sa poitrine, madame Yoneda tartinait avec ardeur des morceaux de baguette avec de la confiture de fraises, ma tante brassait son thé. Le soleil matinal qui entrait par les fenêtres orientées à l'est éclairait le profil de Mina. Elle n'avait pas buté une seule fois et lisait correctement tous les caractères chinois, même les plus difficiles.
« ... Le corps a été transféré au cours de la nuit, aux premières heures du 17, dans sa maison de Kamakura où l'ont accueilli sa famille, sa gourvernante et les gens du voisinage. »
Lorsque Mina eut terminé sa lecture, tout le monde laissa échapper un soupir de tristesse.
- Ce monsieur Kawabata Yasunari, c'est un ami de la famille ? questionnai-je à la cantonade.
- Non, répondit grand-mère Rosa en décroisant ses mains.
- C'est que vous avez toutes tellement l'air sous le choc...
- Ce n'est pas une connaissance. Nous ne l'avons jamais rencontré. Mais monsieur Kawabata, c'est un écrivain, n'est-ce pas ? Quelqu'un qui écrit des livres. Même ici, il y a des livres de monsieur Kawabata. Ce n'est pas une connaissance mais nous avons un lien. Monsieur Kawabata a écrit des livres, qui sont ici. Ces livres, tout le monde les lit. C'est pourquoi nous sommes tristes.
Mina replia soigneusement le journal et le posa sur la table. Elles sont toutes restées un moment tête basse, comme si elles respectaient une minute de silence, les yeux baissés sur leur assiette, sans se préoccuper des oeufs au bacon qui refroidissaient.
- Il a été muté dans un endroit éloigné, et il ne peut plus venir faire ses livraisons ici. Mais il a dit qu'il ne t'oublierait jamais. Il est encore en train de livrer du Fressy quelque part. Il trouve des boîtes d'allumettes et se souvient de toi qui les aimes tant. Tiens, voici son cadeau d'adieu.
Je lui ai donné la boîte avec la fille qui fermait sa bouteille remplie d'étoiles.
Et lorsque la pièce est devenue sombre après que les rayons se furent interrompus, Mina avait toujours les yeux rivés sur la boîte d'allumettes.
Soudain, j'ai eu l'impression que quelque chose frôlait mes oreilles. Aah, c'est donc ça le message des anges. Je venais de comprendre qu'ils étaient en train de recoudre leurs ailes, posés sur mes lobes.
D'autres avis : Papillon, Chiffonette et le Bookomaton l'ont lu.
J'aimerais lire : La formule préférée du professeur, qui est, d’après ce que j’en ai lu, dans ce même esprit tendre et légèrement fantastique.



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